Au voleur, par Akynou

Ce texte est ma participation au diptyque 9 - L'histoire de la photo d'Ardvisura.
Je le dédie à Ulysse en espérant que très bientôt il puise manger tous les produits laitiers qu'il veut, et les mousses au chocolat et tout le reste.

Vous connaissez notre voisine ? C’est une femme charmante, toujours aimable, serviable. Je n’hésite pas à aller sonner chez elle s’il me manque quoi que ce soit. Elle vit dans la maison à côté de chez nous depuis une dizaine d’année et nous nous entendons très bien. Elle et son mari ont tous les deux une bonne situation, leur petit garçon est terriblement attachant. Mais tout n’a pas été toujours rose pour eux… Pendant des années, ils ont attendu désespérément un enfant. Nous sommes bien placés pour le savoir. Non parce qu’ils habitent près de chez nous, mais parce que mon mari est leur médecin. Il avait même commencé à leur parler fécondation in vitro, adoption. Mais ils n’étaient plus tout jeunes et semblaient hésiter à se lancer dans cette course d’obstacles matinée de marathon.

Et puis un jour, revenant de vacances, nous avons eu la surprise, le mot est faible, de découvrir leur bébé. Celui-ci leur ressemblait tellement peu que nous ne pouvions que douter de leur petite histoire de grossesse surprise et discrète de peur de l’accident ou la fausse couche. Mais nulle part on ne signalait la disparition d’un enfant et ils avaient l’air si heureux. Après tout…
Clark a grandi, en force et en beauté. Il a maintenant 4 ans et c’est un petit garçon tout à fait sage et gentil. Un peu surprenant parfois, mais très attachant. Et il s’entend très bien avec mes enfants. Mais quelle idée que ce prénom, surtout quand on s’appelle Kent… Pourquoi je vous parle de ça ?
Ah oui, depuis quelque temps, je constate des disparitions étranges dans mon réfrigérateur. La première fois, c’était il y a environ six mois. Je m’étais gardée de la gloutonnerie des enfants un yaourt pour mon petit-déjeuner. Il n’en restait qu’un. A l’amande. Dans un joli emballage vert. Je le voulais pour moi. Dans ces cas-là, je n’ai pas besoin de me battre. Je fais ma grosse voix et plus personne ne parle de yaourt…

Mais le lendemain matin, quand j’ai voulu me servir, il avait disparu. Pourtant, je me lève la première. J’ai demandé aux enfants si l’un d’entre eux l’avait pris pendant la nuit. A voir leurs regards plein de sommeil et assez peu concernés, j’en ai déduit que non. Alors, était-ce mon mari ? Ce n’est pourtant pas un fan des produits laitiers. Impossible de savoir qui m’avait carotté mon yaourt.
Deux jours après, rebelote, mais avec un flan à la pistache. Et ça a continué, de jour en jour. Toujours des produits laitiers, toujours avec des emballages de couleur verte. C’était devenu le sujet de discussion. Et le soir, nous faisions des paris, essayant de deviner ce qui avait le plus de chance de s’évaporer. Le lendemain, je me levais, réveillais les enfants et ensemble, nous allions établir le constat.

J’en ai parlé à ma voisine, qui m’a avoué qu’il lui était arrivé la même chose. Jusqu’à ce qu’ils cessent d’acheter ce genre de produit. Il y a environ six mois. Depuis, ils n’avaient plus de problèmes. Mais c’est à ce moment-là que les larcins ont commencé chez nous. Alors, nous avons fait comme eux, nous n’avons plus acheté de produits laitiers dont l’emballage portait du vert. Du jour au lendemain, les vols ont cessé. Mais faire les courses devenait ardu. Essayez donc de trouver des produits bio de couleur bleu, ou orange. Ou même rouge. Non, que du vert. Nous sommes revenus aux yaourts nature industriels. Au fromage blanc de certaines marques. Au beurre demi-sel (que du bleu sur l’emballage, jamais de vert). A la crème fraîche en pot de verre et encore pas de n’importe quelle marque, etc. C’était pénible.
Et puis chassées, les habitudes reviennent toujours au galop. Un soir, sortant tard du bureau, je suis passée en coup de vent à la supérette et j’ai acheté sans plus réfléchir des yaourts et de la crème fraîche biologique. En les mettant dans le frigidaire, j’ai eu un instant d’hésitation, puis j’ai haussé les épaules. Bah, c’était de l’histoire ancienne. Je n’aurais pas dû. Le lendemain, je n’ai pu que constater que la totalité des six yaourts avait disparu ! Là ! je me suis mise en colère. Les enfants étaient terrorisés, persuadés que j’allais m’en prendre à eux. Mais cela ne m’a même pas traversé l’esprit. Mon mari est entré dans la cuisine et s’est mis à rire devant ma mine. C’est une de ses forces, mes colères l’amusent et son rire me désarme. Quand j’eus été calmée, il m’a entraînée dans son bureau et nous avons décidé de mettre au point un stratagème pour piéger le coupable.

Compliqué. Je ne rentrerai pas dans les détails de l’installation, parce que je n’y connais rien. Je me suis contentée de suivre les directives de mon mari. Toujours est-il que nous avons relié un appareil photo numérique à la porte du frigidaire. Quiconque ouvrait la porte se faisait tirer le portrait. Ce soir-là, fiers de notre plan machiavélique, nous allâmes nous coucher en rigolant comme des bossus, retrouvant la complicité des gamins qui préparent un mauvais coup.

Le lendemain, évidemment, la première chose que je fis fut d’aller récupérer l’appareil photo pour découvrir qui était notre voleur. Mais il n’y avait aucune photo de prise. Et aucun larcin on plus puisque j’avais oublié d’acheter des produits laitiers à emballage vert. Damned. Je ne vous dis pas les railleries que je dus endurer, non seulement à la maison, mais aussi au bureau où j’avais raconté toutes nos mésaventures. Chacun attendait impatiemment le nom du coupable. La première chose que je fis en sortant de mon bureau fut de retourner à la supérette acheter des appâts. Le soir-même, le piège était fin près…

Le problème, c’est que nous n’avons pas fait pas de test. Alors en fait de portrait… c’est plutôt un gros plan des fesses de mon petit voleur que nous avons pu admirer le jour suivant.

superman


Dis-moi, Cark Kent, peux-tu m’expliquer pourquoi tu viens t’emparer de nos produits laitiers verts. C’est quoi, cette kryptomanie ? Mummm ?

-------------
Post scriptum
On dit, à propos des superhéros, qu’ils ont tous été un jour des gens comme vous et moi. A la suite d’une piqûre, d’un passage dans un bain d’acide ou je ne sais quoi d’autre, ils deviennent superpuissants. Pour signaler leurs pouvoirs tout neufs, ils endossent alors un costume taillé sur mesure : Spiderman, Batman… Même les Xmen auraient été des petits Américains lambda avec de révéler leurs talents.
Il n’y aurait que Superman. Quand il naît, il est superman. Sa combinaison, c’est sa tenue normale. Et pour vivre parmi nous, il doit se déguiser, devenir Clark Kent. Il n’y a que sa culotte qui le trahit…